Par Jacqueline Tarkiel. Avec son livre manifeste, « Pour une nouvelle poésie et une nouvelle musique » qu’en 1945, il réussit à faire éditer par Gaston Gallimard, Isidore Isou, alors âgé de 20 ans et tout juste arrivé de sa Roumanie natale, développe une théorie qui semble poursuivre l’ère des avant-gardes, futuristes, constructivistes ou dadaïstes. L’utopie de ce jeune Roumain est pourtant différente. Et beaucoup plus ambitieuse : transformer le monde, la politique, l’économie, la philosophie, les mathématiques, les sciences, et tous les arts. Tel est le projet déjà contenu dans la valise bourrée de manuscrits, de cet hallucinant génie et… mégalomane ? C’est qu’il détient, jure-t-il, une méthode de création telle qu’elle peut bouleverser tout ce qu’il aborde. Excessif le « messianisme » d’Isidore Isou qui s’annonce effectivement messie et le proclame dans son « Agrégation d’un nom et d’un messie » également publiée par Gaston Gallimard ? Messianisme moins religieux que dévolu à la créativité que l’inventeur du lettrisme place au-dessus de toute autre valeur. Au sortir de la guerre, un groupuscule « lettriste » qui remet tout en cause et veut tout révolutionner va à coup de scandales beaucoup faire parler de lui. Avant d’entrer dans la confidentialité, jusqu’à aujourd’hui. Non sans explications.

Dessin de Michel Roux

Lettrisme : l’éternel méconnu


Que reste-t-il du lettrisme ? A-t-il donné des émules ? Le colloque international qui se tiendra les 26 et 27 mars au Centre allemand d’histoire de l’art, intitulé « Le Lettrisme et son temps, essai de contextualisation », répondra-t-il à ces questions ? Plusieurs thèmes annoncés pendant ces deux jours comme « Dada, néo-dada, lettrisme : incendiaires et pompiers au scrutin de la longue durée » ou bien « « L’Homme » et l’ « Histoire » : Mythologies des avant-gardes » le laissent penser. Venus de Londres, de Roumanie, du Brésil et de France, de nombreux universitaires participent à ce colloque.

Haussmann, Schwitters, Artaud, avaient produit des poèmes phonétiques. Ils existent dans les mouvements dadaïstes et futuristes. Mais Isidore Isou crée… ex nihilo, claironne-t-il ! Il ne peut pas avoir de prédécesseurs, il est un génie unique. On pourrait à la rigueur le comparer à un Léonard de Vinci. En mieux évidemment. Il ne peut avoir que des suiveurs, des sous, des sous-sous, des sous-sous-sous… Obsédé par une vision hiérarchique de l’art, sa mégalomanie va l’isoler toute sa vie alors qu’il atteint une célébrité réelle dès les années 50 réunissant autour de lui un premier groupe lettriste. Pire : traquant et insultant les « copieurs » du lettrisme – il y en a partout -, avec force tracts que l’infatigable ronéo, l’épée lettriste, débite, il va s’aliéner à peu près tout le monde, galeristes, directeurs de musée et artistes ! L’insulte courante : « néo-nazi ». Pourquoi nazi ? Personne n’a jamais compris, mais refuser une exposition au maître et à ses disciples relevait du nazisme !

Une hiérarchie verticale de créateurs, sous-créateurs, sous-sous-créateurs.

Isidore Isou place donc l’acte créateur au-dessus de tout. Il faut faire du neuf. Joyce est un novateur. Suivi par des sous-joyciens, Steinbeck, Caldwell, Miller… et des sous-sous joyciens tels ceux du nouveau roman. Tout doit être classé selon un ordre vertical. « Classement absurde : comment prétendre que Virginia Woolf, exacte contemporaine de Joyce, a été son épigone », remarque Bernard Girard dans « Lettrisme-L’ultime avant-garde » (Les Presses du réel). Classement par ailleurs réducteur qui limite l’originalité d’un artiste à l’invention d’une technique. On est de premier ou de second rang. Inutile d’entrer dans les détails, « de chercher des nuances entre Faulkner et Céline puisqu’ils sont de second rang ? », écrit encore Bernard Girard. Ainsi au lieu de voir des liens entre sa poésie sonore et celle de Kurt Schwitters, de Raoul Haussmann ou d’Antonin Artaud, Isidore Isou les ignore. D’ailleurs, les artistes qu’il réunit autour de lui, le premier groupe lettriste en quelque sorte, Gabriel Pomerand, Gil J Wolman, Jean-Louis-Brau, François Dufrêne, Maurice Lemaître, etc. (Guy Debord les rejoindra pour quelques mois), ces premiers compagnons « n’hésitent pas à contester Isou, à lui opposer leurs propres inventions », constate Bernard Girard. On ne peut pas rester longtemps sous le joug du maître surtout lorsqu’on est aussi inventif que lui et pas forcément son disciple. Souhaitons que ce colloque aborde ce particularisme assez drôle du groupe lettriste, maintenant que les années ont passé !

Après les mots, les lettres


Les lettristes ont pratiqué la poésie phonétique, la peinture hypergraphique. A l’intérieur du mot, la lettre. D’où il découle la séparation du sens et des mots, une dimension phonétique de la poésie mais moins dépourvue de sens qu’il n’y paraît si l’on écoute les œuvres. Cette poésie sonore s’apparente moins à la musique que celle de Kurt Schwitters par exemple. Henri Chopin, Pierre Henry peuvent être considérés comme des continuateurs (suiveurs aurait dit Isidore Isou !) du lettrisme.

Plusieurs compositeurs ont introduit des textes phonétiques dans leurs musiques, John Cage, Robert Ashley, Berio ou Bernard Heidsieck. Et de même que le lettrisme divise le sens et les mots au profit des phonèmes, la peinture hypergraphique sépare les mots de leurs signifiants en les réduisant à des lettres. De Rauschenberg au street art, le lettrisme n’est-il pas encore présent ? Isidore Isou (il est mort à Paris en 2007) s’en féliciterait aujourd’hui et les lettristes avec lui s’ils ne se pensaient pas dépossédés, spoliés de leurs créations.

PARIS, les 26 et 27 mars
Centre allemand d’histoire de l’art, Salle Julius Meier-Graefe
(45 rue des Petits Champs 75001)
 
La lettre et le signe ou le lettrisme à l’affiche
Colloque autour d’une vieille avant-garde au Centre Culturel Allemand d’Histoire de l’Art, à partir de 9h00 le 26.
 
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Concert lettriste gratuit le 26 mars à 20 h à l’auditorium de l’Institut national de l’histoire de l’art (2 rue Vivienne 75002)