Par Jacqueline Tarkiel. Sous le titre d’Archipel qui évoque l’aventure et la découverte, Genève accueille ce festival consacré à la multiplicité des musiques d’aujourd’hui, autant de formes de la création musicale entraînant avec elle d’autres arts : la danse, le cinéma, la vidéo et les arts plastiques. Cette année, du 20 au 29 mars 2015, ce seront dix jours de concerts tous azimuts : musique instrumentale et vocale, œuvres scéniques, pièces multimédias, improvisations, installations sonores  électroacoustiques dans un beau brassage où la musique rencontrera le cinéma muet, la danse, les arts plastiques. Une approche pluridisciplinaire, d’où le titre de l’édition 2015 : Alter Écho.

La création musicale : un enjeu mondialisé

Fanfareduloup Orchestra joue "Remix" ou l'émergence des souvenirs de l'argentin Luis Naon. mercredi 26 mars, 20h00 à Plainpalais

Pour Marc Texier, directeur d’Archipel, « la musique a été profondément bouleversée par la mondialisation. Une multitude de jeunes compositeurs proviennent aujourd’hui de pays dont on ne connaissait pas, il y a dix ans, la créativité : Amérique du Sud, Asie centrale, Europe de l’Est. C’est un sang neuf issu de traditions musicales autrefois confinées à leur région d’origine. Il faut bien constater que la musique contemporaine, comme art exclusivement occidental, n’existe plus. Genève, et plus largement la Suisse, attire par l’excellence de ses formations universitaires, la qualité de ses interprètes, nombre d’artistes. Nous profitons de cette excellence et le Festival Archipel produit et diffuse la création musicale au plus haut niveau. »

Les missions d’Archipel : pédagogie, conférences, concerts…

« L’art d’après-guerre a aujourd’hui conquis le statut de « classique », pourtant il est triste de constater qu’il n’a pas encore pleinement intégré le répertoire des orchestres et des opéras. Notre rôle est donc de mieux le faire connaître en étant pour les institutions une plate-forme dédiée. Ainsi Archipel favorise l’entrée des œuvres contemporaines dans le « grand répertoire » en nouant des partenariats avec les principales institutions symphoniques et lyriques, Grand Théâtre, l’OSR (Orchestre de la Suisse Romande), OCG (Orchestre de Chambre de Genève), Basel Sinfonietta, Orchestre National de Lyon… Notre festival s’étant donné pour mission de conquérir un public mélomane mais non versé dans la modernité, nos concerts sont conçus pour tous publics. Ils sont accompagnés de  conférences et d’outils pédagogiques. »

Des réalisations pédagogiques au cœur d’Archipel

Delusion of the Fury : un théâtre musical qui célèbre la vie et la réconciliation des vivants et des morts où l'on croise acteurs de Kabuki, griots, personnages d'un road opera dans une musique obsessionnelle qui rappelle les gamelans de Bali. Le californien Harry Parch est l'inventeur d'instruments incroyables dont il fait un orchestre. Maurizio Kagel aurait du le rencontrer ! Vendredi 28 mars au Bâtiment des Force Motrices

En allant à la rencontre des écoles de musique avec des dispositifs nouveaux, Archipel offre moins de concerts « normaux » (Ouverture, Symphonie, Concerto), mais plus de spectacles vivants comprenant des installations multimédias, et des journées portes ouvertes (à la maison communale de Plainpalais par exemple) où un public familial peut venir « butiner » librement des « performances » pour une somme forfaitaire modique (10 FS). Archipel développe des partenariats avec les grandes institutions musicales suisses comme la Haute École de Musique de Genève, l’Orchestre de la Suisse Romande, la Haute École de Musique de Lausanne, la Société de Musique Contemporaine. Des conventions qui permettront la mise en place de formations pour jeunes interprètes et compositeurs, favorisant ainsi leur insertion professionnelle au sortir de leurs études.

ARCHIPEL : depuis 2007, 573 œuvres de 454 créateurs ont été jouées par 663 solistes et ensembles. 285 de ces œuvres étaient des créations.

2015 : « Alter Echo ». Tous les artistes ne sont pas musiciens…

« On assiste à un brassage des genres, à l’émergence de nouvelles oeuvres résultant de l’abolition des clivages entre les arts », analyse Marc Texier. « Des plasticiens s’emparent du son comme objet de leur sculpture, des dramaturges utilisent la musique comme élément scénique, des vidéastes composent en images et des musiciens se tournent vers les installations sonores, le théâtre musical ou l’art multimédia… » Une convergence renforcée par la communauté des outils informatiques utilisés en musique, en peinture ou au cinéma. Tel compositeur écrit pour le cinéma, tel autre pour une chorégraphie, et vidéastes et plasticiens travaillent le son comme des artistes sonores.

2015 sera musique + cinéma

La grève (1924) d'Eiseinstein au cinema du Grütli (21 mars - 19h) accompagné par une musique électro acoustique de Pierre Jodlowski

On verra La Grève  d’Eisenstein, 1924, accompagné d’une pièce électroacoustique de Pierre Jodlowski créée en 2000. L’Aurore de Murnau sur accompagnement musical d’Helmut Oehring. Les Contes de la Lune Vague après la pluie, film de Kenji Mizoguchi, a inspiré le compositeur Xavier Dayer, qui a écrit un opéra de chambre avec un livret d’Alain Perroux. « Au temps du muet, le cinéma compensait l’absence de sons, paroles et musiques par un art du montage et de la construction formelle directement issu de la temporalité musicale », explique Marc Texier. « Depuis une vingtaine d’années, énormément de compositeurs cherchent leur inspiration du côté de l’image et écrivent pour accompagner des films muets ».

2015 sera électroacoustique, gamelan et birbyné, mais aussi piano…

 Le concert d’ouverture propose des oeuvres de Michael Jarrell, « jouant de la sonorité du violoncelle comme d’une couleur », d’Hugues Dufourt, que la peinture classique inspire dans son cycle Les Hivers, et une création de Mithatcan Öcal (Turquie, né en 1992).

 

Une des rares photos d'Harry Partch (ici une capture d'écran) de ce californien qui a bousculé l'orchestre contemporain en inventant son propre instrumentarium.

En résumé, on pourra entendre de jeunes compositeurs, notamment espagnols et six concerts d’ensemble avec des créations des principaux compositeurs suisses actuels. On découvrira le birbyné, sorte de clarinette de tradition lituanienne dans la commande passée à la musicienne Carol Robinson, le gamelan indonésien avec les pièces de l’Américain Lou Harrisson. Armonica de verre, cornemuse (avec le Breton Erwan Keravec), ordinateurs : le festival « explore des domaines instrumentaux inusités, exotiques, aux timbres inouïs », promet Marc Texier.

 Enfin la venue du grand pianiste Alexeï Lubimov sera l’occasion d’un spectacle onirique, de Louise Moaty mettant en scène la musique de Cage et Satie à la lumière d’une lanterne magique.

Festival Archipel, du 20 au 29 mars www.archipel.org