
"Je ne crois pas à l'influx magique. Le chef dispose des ressources de son charisme, mais irradie-t-il au point de subjuguer ?"
LIVRES / Le fondateur de l’Orchestre National de Lille se confie au musicologue Frédéric Gaussin dans un livre d’entretiens qui complète son autobiographie « Le plus court chemin d’un cœur à l’autre ».
Jeune homme, il se faisait les muscles aux Halles en soulevant des cageots tôt le matin avant de courir travailler ses roulements de timbales rue de Madrid. Ces entretiens joliment intitulés « La partition d’une vie » sont riches en anecdotes comme celle-ci, et en souvenirs, de ceux qu’on se raconte en famille : la peur des bombardements à Paris sous l’Occupation, sa fiche militaire pendant la guerre d’Algérie « frêle mais vigoureux », où il servira comme inspecteur-tambour et aura pour mission de faire défiler les athlètes de l’école d’entrainement d’Antibes ! On y trouve également quelques anecdotes sur les chefs sous la direction desquels il a joué comme timbalier. Elles nous renseignent sur l’état d’esprit des années 50. La dureté d’Igor Markevitch : « d’un côté il y a ceux qui se dépensent et s’éparpillent, de l’autre ceux qui conservent totalement l’empire sur eux-mêmes. Pour ma part, je ne transpire jamais. Pas une goutte ! » On est aux antipodes du chef qu’il deviendra, respectueux de ses musiciens, soucieux de son public. Le militantisme d’Inghelbrecht qui imposait la musique contemporaine au National et insultait ses musiciens s’ils osaient rechigner à jouer Debussy et Messiaen ! Il loue la précision des chefs français de cette époque, les Paray, Dervaux, Martinon, par rapport aux chefs germaniques dont la gestique plus allusive n’est pas suffisamment claire pour le musicien français de cette époque. On se promène aussi du côté du jazz, Lester Young, Daniel Humair, des boites de Saint Germain-des-Près…
Mais les souvenirs ne font pas tout le livre. Frédéric Gaussin, en musicologue averti, a su éviter l’écueil de la biographie de complaisance. Ainsi, pour l’historien de la vie culturelle l’ouvrage est précieux : il décrit les enjeux musicaux de l’après-guerre, la création des orchestres régionaux, les bagarres qui opposent la création contemporaine et le grand répertoire. Et ceci, non par le truchement d’études savantes mais par le témoignage spontané suscité par l’art de l’interview.
Pour les apprentis chefs d’orchestre, l’ouvrage est une bible de conseils : sur le travail d’inspection de la partition, sur la transmission des idées musicales par les gestes : acte physique et émotionnel à la fois, sur la dramaturgie du corps et du regard… « Pour le chef, l’indépendance des bras et des mains, voire des doigts, et essentielle. Les indications du regard, les expressions du visage, les mouvements du corps, la respiration la complètent (…) Ce poste est éminemment charnel en même temps qu’il est philosophique et spirituel. » Et sur l’éternelle question de l’autorité du chef, Casadesus répond non au kappelmeister autocratique, oui à l’autorité subtile : « c’est un sport viril au sens latin, on vous chahute ? tenez bon, agissez, prouvez ! » Le mythe du chef, au dessus des contingences matérielles ? « Un chef d’orchestre ne pense pas à sa manière d’entrer sur scène, il entre ! »Et voilà pour tous les poseurs : les pianistes du star system, les violonistes gomminés, les chefs produits par le marketing huilé des labels internationaux.

"Un orchestre philharmonique est une organisation complexe qui exige de solides structures. La notre est une PME de 126 personnes"
Des pages passionnantes sur l’évolution de cet orchestre régional en déshérence qui deviendra l’Orchestre National de Lille en 1980 nous rappellent sa relation avec le Festival de Lille dirigé par Maurice Fleuret dont il adopte les principes de générosité. La décentralisation est inscrite dans ses statuts. Il est le premier de tous les orchestres français à s’être donné pour vocation de jouer partout où il est possible de jouer. Vocation pédagogique aussi avec, par exemple, le parrainage d’enfants par les musiciens qui les invitent à venir écouter les répétitions au sein même de l’orchestre. Ainsi désacralise-t-on la musique classique par « la pédagogie de l’erreur » rappelle Casadesus. Un exemple parmi un florilège d’animations culturelles inventées par l’ONL qui sera bientôt suivi par tous les orchestre français. Animations inaugurées ici et qui font aujourd’hui partie de la panoplie normale des actions culturelles de toutes les institutions : jouer dans les prisons, concerts pour les familles, concerts-lectures, jouer dans les gymnases, inventer des programmes mixtes rassemblant toutes les musiques, etc. Du jamais vu dans les années 1980. Par son action inlassable, Jean-Claude Casadesus illustre parfaitement cette maxime de Nietzsche « la vie sans la musique serait une erreur ».
Jean-Claude Casadesus « La partition d’une vie » entretiens avec Frédéric Gaussin Ecriture /« Entretiens », 392 p., 22€





2 comments
Jean-Claude Casadesus : « La partition d’une vie », entretiens avec Frédéric Gaussin (éditions Écriture) | Okarinamusique.com | orchestre national de lille - Jean-Claude Casadesus | Scoop.it says:
déc 15, 2012
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Jean-Claude Casadesus : « La partition d’une vie », entretiens avec Frédéric Gaussin (éditions Écriture) | Okarinamusique.com | PLK de Noetique | Scoop.it says:
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